

Imagine une journée assez ordinaire.
Tu avais prévu une heure pour préparer un document, répondre à certains messages ou organiser des informations. Avec l’aide de l’intelligence artificielle, tu termines finalement en vingt minutes.
Il te reste quarante minutes.
Personne ne te demande rien. Aucune urgence ne vient immédiatement remplacer la précédente. Pour une fois, un petit espace vient réellement de s’ouvrir dans ta journée.
Et pourtant, presque sans y penser, tu retournes voir tes messages. Tu avances quelque chose qui était prévu pour demain. Tu ouvres ton téléphone. Tu cherches une autre tâche.
Peut-être même qu’une pensée traverse ton esprit : Tant que j’ai du temps, autant en profiter pour avancer.
À première vue, cela ressemble simplement à de l’organisation.
Mais si tu observes ce moment avec un peu plus d’attention, une autre question apparaît : est-ce vraiment l’envie d’avancer qui te pousse… ou l’inconfort de ne plus avoir quelque chose à faire ?
Nous parlons beaucoup du temps que l’IA pourrait nous faire gagner. Beaucoup moins de notre capacité à laisser ce temps rester libre.
Pour aller plus loin
Il y a des comportements tellement ordinaires qu’ils deviennent presque invisibles.
Tu termines quelque chose et, avant même de ressentir la satisfaction d’avoir fini, ton esprit cherche ce qui vient ensuite. Lorsque tu t’assois quelques minutes sans objectif précis, une petite tension apparaît. Lorsque quelqu’un te voit ne rien faire, tu peux avoir envie de justifier ce moment :
"J’avais besoin d’une pause",
"J’ai déjà beaucoup avancé",
"Je vais m’y remettre après".
Et parfois, le repos lui-même devient une activité à réussir.
Tu marches pour atteindre ton nombre de pas. Tu lis parce que tu devrais lire davantage. Tu médites pour devenir plus calme. Tu fais du sport pour rester performant·e. Même certaines choses censées te faire du bien finissent par rejoindre mentalement la liste de ce que tu dois accomplir.
Ce n’est pas forcément un problème. Avoir des objectifs, aimer avancer ou être organisé·e peut être profondément satisfaisant.
Le miroir devient intéressant lorsque tu remarques que ne rien avoir à prouver pendant quelques instants provoque davantage d’inconfort que de soulagement.
Pour aller plus loin
Il existe un autre comportement, encore plus discret.
Tu peux facilement consacrer une heure à aider quelqu’un, répondre à une demande professionnelle tardive ou résoudre un problème qui ne t’appartient pas complètement.
Mais lorsque cette même heure devient disponible pour toi, quelque chose change.
Tu hésites.
Tu ne sais plus vraiment ce dont tu as envie.
Ou tu sais très bien ce qui te ferait du bien, mais cela te semble soudain moins prioritaire.
C’est ici que notre rapport au temps peut rencontrer notre rapport à l’estime de soi.
Certaines personnes sensibles, empathiques ou habituées à beaucoup donner ont progressivement appris à reconnaître plus facilement les besoins extérieurs que leurs propres besoins. Elles savent détecter qu’un collègue a besoin d’aide, qu’un proche ne va pas bien, qu’une responsabilité doit être prise en charge. Mais lorsque personne n’attend rien d’elles, elles peuvent ressentir une forme de flottement.
Non parce qu’elles n’ont aucune envie.
Mais parce qu’elles ont tellement exercé leur attention vers l’extérieur qu’elles entendent moins clairement ce qui se passe à l’intérieur.
Tu peux manquer de temps pour toi. Mais tu peux aussi avoir progressivement perdu l’habitude de te demander ce que tu voudrais en faire.
Pour aller plus loin
Il existe peut-être un autre ressenti que tu reconnaîtras.
Pendant une période très chargée, tu rêves d’avoir enfin une journée tranquille.
Puis cette journée arrive.
Et curieusement, tu n’es pas aussi apaisé·e que tu l’imaginais.
Ton esprit continue de tourner. Tu vérifies ton téléphone sans véritable raison. Tu penses à ce que tu pourrais avancer. Tu ressens peut-être même une légère culpabilité en regardant une série en pleine journée ou en restant simplement assis·e à boire un café.
Ce n’est pas nécessairement que tu ne sais pas te reposer.
Parfois, lorsque l’activité diminue, elle laisse simplement apparaître ce qu’elle occupait jusque-là : de la fatigue, des pensées restées en suspens, des émotions que le rythme quotidien permettait de maintenir en arrière-plan.
Pour une personne émotionnellement fatiguée ou très sensible à son environnement, cet espace peut être déroutant.
Tu pensais avoir besoin de temps.
Et lorsque tu en as enfin, tu découvres peut-être que tu avais surtout besoin de te retrouver.
Pour aller plus loin
Le débat autour de l’intelligence artificielle nous pousse souvent à regarder vers l’extérieur : les métiers, les compétences, la productivité, l’automatisation, l’avenir du travail.
Mais imaginons qu’elle nous fasse réellement gagner du temps.
Pas dans dix ans. Dans ta vie quotidienne.
Une heure ici. Vingt minutes là. Quelques tâches répétitives en moins chaque semaine.
Ce temps deviendrait presque un miroir.
Parce que la technologie pourrait supprimer une partie de l’occupation sans supprimer ce qui nous pousse intérieurement à rester occupé·es.
L’IA peut automatiser une tâche. Elle ne peut pas décider pourquoi tu ressens le besoin d’en chercher immédiatement une autre.
Et c’est peut-être là que se trouve une transformation beaucoup plus humaine que technologique.
Non pas apprendre seulement à gagner du temps.
Apprendre à remarquer ce qui se passe en toi lorsque tu en récupères.
Pour aller plus loin
La prochaine fois qu’un moment se libère dans ta journée, tu pourrais simplement éviter de décider immédiatement ce que tu vas en faire.
Quelques minutes suffisent.
Observe ce qui apparaît.
Peut-être une envie immédiate de vérifier ton téléphone. Peut-être la pensée que tu pourrais "profiter de ce temps" pour avancer. Peut-être une culpabilité légère. Une agitation. Une fatigue soudaine. Ou cette question étonnamment difficile : Qu’est-ce que j’ai réellement envie de faire maintenant ?
Il n’y a rien à réussir dans cette observation.
Le but n’est pas de devenir une personne parfaitement détendue qui saurait soudain profiter de chaque minute de son existence. Ce serait encore transformer la relation à soi en nouvelle performance.
Il s’agit seulement de commencer à reconnaître certains automatismes.
Parce qu’un comportement que tu n’avais jamais remarqué pouvait jusqu’ici te sembler être simplement "ta manière d’être". Lorsqu’il devient visible, tu peux commencer à comprendre ce qu’il protège, ce qu’il évite ou quel besoin il essaie maladroitement de satisfaire.
Se connaître commence parfois par remarquer ce que l’on faisait depuis des années sans même savoir qu’on le faisait.
Si tu te reconnais dans cette difficulté à ralentir, dans cette tendance à t’oublier derrière ce qu’il faut faire, ou dans ce sentiment étrange de ne plus savoir exactement ce dont tu as besoin, tu n’as pas nécessairement besoin d’avoir immédiatement toutes les réponses.
Tu peux commencer beaucoup plus simplement : regarder où tu en es aujourd’hui.
Le sondage "Osez faire le premier pas vers une vie épanouie !" a justement été pensé comme un point d’entrée pour les personnes sensibles, empathiques ou en quête de leur juste place : quelques minutes pour mieux reconnaître ce qui les impacte, leurs doutes, leurs hésitations et ce qui demande peut-être davantage d’attention en elles.

Pour comprendre ce qui t’empêche aujourd’hui d’avancer et recevoir un retour personnalisé.
Peut-être que l’IA nous permettra réellement de travailler autrement.
Peut-être qu’elle nous fera gagner beaucoup de temps, ou seulement quelques minutes ici et là.
Mais le véritable changement ne se jouera pas uniquement dans ce que la technologie saura faire à notre place.
Il se jouera aussi dans ce que nous nous autoriserons à faire du vide qu’elle laissera derrière elle.
Car si chaque heure gagnée doit immédiatement être remplie, optimisée ou justifiée, nous aurons peut-être créé des outils extraordinaires pour gagner du temps sans avoir appris à nous donner le droit de le vivre.
Alors, la prochaine fois que tu termines quelque chose plus tôt que prévu, regarde simplement ton premier réflexe.
Pas pour le corriger.
Pas pour te juger.
Juste pour le rencontrer.
Lorsque plus rien ne réclame ton temps pendant quelques instants, est-ce que tu sais encore vers quoi tu as naturellement envie de revenir ?
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Piero Costa
Accompagnement en estime de soi
1020 Renens (VD)